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La boxe, le jazz

December 22, 2018

 

Portrait de E.S. par Jacques Darras

(Revue « Esprit » numéro de janvier 2019)

 

 

ERIC SARNER

La boxe, le jazz

 

Je voulais terminer cette série incomplète (1) de portraits consacrée aux poètes français contemporains par le portrait d’un auteur discret, presque marginal d’une certaine façon, dont le parcours tant géographique qu’existentiel se déroule en dehors de l’hexagone. Eric Sarner est un poète voyageur, citoyen du monde entier, insaisissable j’imagine sauf sans doute à ses amis proches. Tantôt il vit en Uruguay à Montevideo, tantôt à Berlin (il doit y être à l’instant même) tantôt il parcourt la Route 66 aux Etats-Unis caméra à la main pour réaliser un documentaire commandé par la télévision française (2), tantôt il est en Afrique du Sud et dans cent autres lieux du globe. Ce faisant il s’est placé dans la lignée des grand poètes voyageurs français du début du siècle, Blaise Cendrars à New York puis au Brésil, Victor Segalen à Tahiti puis en Chine ou encore Paul Claudel en ses multiples ambassades. Cette tradition de mobilité, curieusement suspendue par la deuxième guerre mondiale et ayant fait place à un étouffant repli national, Eric Sarner l’a revivifiée en la croisant avec l’esprit d’errance et de vagabondage des « beatniks » américains. De là une poésie libre et détendue jusqu’à la désinvolture, qui s’attache de préférence à l’instantané du monde et en fait sa philosophie. Témoin ce poème extrait de Cœur Chronique (3)

 

Fuir la poésie

la laisser fuir

laisser partir

le brillant

par la rainure noire

dans le jus sans raison

du joli

par exemple

chez Montaigne

chier dans un panier

 

et puis

se le mettre

sur la tête

 

il y a à trouver

à chaque chose

sa place

oh ! ce chat silencieux

là-bas

soigneusement sans paroles

fuir la poésie

lui laisser chance

de revenir par les angles

 

 

 

C’est dans ces « petits chants de proximité » comme il les appelle qu’Eric Sarner est au `plus près de Cendrars, avec plus de silence dans la voix cependant, moins de défiance gouailleuse aussi que le rescapé de 14-18 à « la main coupée ». Ce doux poème d’amour par exemple :

 

Dors

doucement

ma femme de tous âges

dors lentement à la vitesse

des navires au loin

j’ai fermé la porte

le monde est au secret

dans tes paumes

j’ai mis en ordre

ce qui restait

de retards de paroles

j’ai chassé de ta peau

les visages les bruits

dors

sans savoir

absente

de velours (4)

 

Là où Eric Sarner innove et pour quoi nous le plaçons au premier rang dans notre galerie de poètes contemporains est sa grande sensibilité aux rythmes venus d’Amérique. Sarner dit comme personne le jazz dans la langue même du poème, dit aussi le cinéma (5) mais plus que tout est sans doute le premier et le seul à avoir composé un poème totalement crédible sur le sport, en vérité le plus dur, le plus « hard », le plus tragique de tous les sports, à savoir la boxe. Paru en 2001, hymne à la personnalité d’un des meilleurs boxeurs de tous les temps, Sugar, c’est à dire Ray Sugar Robinson, est à mon sens un petit chef d’œuvre. Composé de plans-séquences montés sous forme d’un « biopic », procédant par avancées suivies de « flash back », divisé en 36 chapitres nerveux et brefs comme douze rounds de trois minutes chacun, le poète use d’un langage juste, c’est à dire merveilleusement ajusté, alliant à une démonstration pédagogique sur tel ou tel coup la description rythmée d’un combat. Mais ce qui constitue à nos yeux la réussite totale du poème c’est d’avoir appuyé les phrases ---les vers--- à une justification sur la droite de la page ---droite droite, si l’on préfère. Décadré de son appui habituel à gauche, collé de manière inusitée tout contre le bord le poème ressemble à un ring et ses cordes, posé sur un podium en hauteur, dominant vertigineusement les spectateurs que nous sommes, nous lecteurs.

 

 

 

Le combat est haletant, se suit des yeux, de la page 7 à la page 83, sans une seconde d’interruption. Avouez que c’est plutôt rare pour un poème. Cela tient-il au fait qu’Eric Sarner lui-même ait mêlé à son admiration pour le géant de Brooklyn l’histoire de ses propres balbutiements dans le sport ?

 

Il est son corps.

Son corps même, ce fut vrai dès le début.

Dans l’instant

il habite ses muscles, occupe sa densité,

son poids si précisément défini

(cette précision même est une nécessité obsédante)

Les éclairs qu’il sent,

ses yeux projetés contre l’autre homme ;

;;;le jeu totalement intime

de ses plantes de pied avec le sol du ring.

Tape, tape, lâche, tape, lâche ici,

Reprend là, tape, lâche, lâche dans l’air.

Il est ce corps luisant que la foule regarde

et dedans lui il y a un autre corps, mat,

d’une sueur interne que nul n’imagine,

une sorte de sueur de l’âme.

Et ces deux corps sont en correspondance parfaite.

Il le sent lui ; lui seul.

Gong.

 

(…)

 

La boxe, le poème, l’écriture : même allonge, même vista, même allure.

 

Jacques Darras

 

(1) Nous nous expliquerons sur ce point dans l’anthologie que nous ferons paraître prochainement, après rassemblement de la cinquantaine de portraits

réalisés pourt cette rubrique d’Esprit.

(2) La route 66 part de Chicago pour aboutir à Santa Monica, Californie.

(3) Chœur chronique (Le Castor Astral, 2013)

(4) In « Expérience de l’hiver » (Cœur Chronique op.cité)

(5) Échappées belles. Route 66, un rêve américain ? (2007 Eric Sarner et DVD)

 

 

 

 

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